mercredi 17 juillet 2013

La « démocratie autoritaire » pour le bien des travailleurs

Cet article est paru dans le n°65  de juillet-septembre 2013 d'Aide-Mémoire, p.11



Pour notre 50e chronique sur le décryptage de l’idéologie d’extrême droite[1] nous avons choisi de lier nos deux thèmes de recherche depuis une quinzaine d’années. Nous avons donc sélectionné un ouvrage abordant le Fascisme italien mais également la question du syndicalisme. Ce choix s’est d’autant plus imposé à moi qu’une publication récente marquée bien à droite révélait en creux une vision du rôle du syndicat dans la société au final guère éloignée de la vision décrite ci-dessous.

Une contextualisation nécessaire
La question d’une extrême droite proche des travailleurs et qui serait là pour les défendre est un thème que nous avions déjà abordés dans un texte basé sur plusieurs brochures[2]. Nous y avions déjà relevé que, en Italie, le Fascisme a servi à ses débuts à casser les grèves et à fournir des troupes pour combattre les Rouges. Cette dimension antisyndicale des origines est à garder à l’esprit lorsque l’on prend connaissance de l’ouvrage de propagande de Louis De Pace vantant Les conquêtes syndicales de l’ouvrier italien[3]. Un autre point important, est le fait que l’Italie de Mussolini est un régime politique particulier. L’auteur le reconnaît d’ailleurs et le défend au nom du droit de chaque peuple de pouvoir choisir son mode de gouvernement : « Quand les chefs des régimes autoritaires sont accueillis par les manifestations imposantes et enthousiastes du peuple, on ne saurait dire sérieusement qu’ils sont des tyrans (…) La nécessité d’une autorité au sommet, de l’ordre et de l’obéissance en bas, se fait sentir dans tous les pays. L’absence de l’autorité, là où elle se manifeste, entraîne des conséquences très graves dans l’intérêt de la chose publique, aussi bien du point de vue économique et social que du point de vue moral et politique »[4]. C’est ainsi que le livre a, significativement, un premier chapitre intitulé « Démocratie autoritaire » où le pouvoir du peuple a été librement délégué au parti et à son chef. Le rôle central du parti est plusieurs fois affirmé : « Le Parti, selon, du reste, son statut en droit public, est l’animateur, le cœur, le guide des syndicats, comme de toute autre institution nationale.»[5].

Une réalité sociale…
C’est donc à une description assez fouillée du fonctionnement du syndicalisme italien que nous invite l’auteur qui consacre la fin de son livre à la publication des principaux textes qu’il cite. C’est par une loi, prise le 3 avril 1926, que la question a été réglée. Le rôle du syndicat est clairement défini. Il ne fait pas de politique, mais « Le Syndicat est appelé, par sa structure même, à réaliser un programme d’assistance, pour mériter la reconnaissance juridique qui le consacre organe de droit public. L’assistance devient un devoir de la part du Syndicat et un droit pour le travailleur. Ainsi l’on dépasse tout concept de charité et de philanthropie pour rentrer dans celui de rapports de devoirs réciproques, et, plus haut encore, de solidarité nationale »[6]. Ce qui passe également par la question du nouveau contrat de travail mis en place par le régime : « L’activité des syndicats est tout entière employée dans la généralisation totalitaire du contrat collectif. Le contenu du contrat est essentiellement de tutelle : protection des salaires, des conditions morales, sanitaires, juridiques, etc… C’est tout le monde du travail qui trouve là sa loi ! »[7]. De Pace insiste sur les résultats obtenus par un gros travail législatif : progrès au niveau des accidents de travail et des maladies professionnelles (principalement la tuberculose), instauration de la journée de 8 heures, instruction obligatoire jusque 14 ans complétée par un effort accru au niveau de l’enseignement professionnel… Et de terminer sur la question du salaire : « Celui-ci (le salaire corporatif), selon la Déclaration XII de la Charte du Travail, doit correspondre « aux exigences normales de la vie, aux possibilités de la production, au rendement du travail ». En cette brève formule, le Statut du Travail renferme peut-être la partie la plus révolutionnaire du système fasciste. Sa reconnaissance dans un statut national est le geste le plus révolutionnaire (au sens concret du mot) des différents mouvements mondiaux des temps modernes »[8]. Le salaire ainsi conçu est un tout intégrant les œuvres sociales, l’école… La réalité est cependant que le travailleur n’a, dans les faits, rien à dire sur la fixation de ce salaire puisqu’il est totalement lié aux besoins de compétitivité de l’état. Inutile, après les mesures d’austérité prise aujourd’hui partout sous couvert de l’Europe, d’expliquer le résultat d’une telle mesure.

… derrière laquelle une vision de la société est présente
Mais très vite, derrière cette description idyllique, la vision fasciste de la société et la perte des libertés apparaît. Une vision qui nie évidemment le concept d’opposition entre les classes sociales pour les placer dans une collaboration totale vu la communauté d’intérêt : « Dans la Révolution fasciste, l’origine et la formation du Syndicat offrent un aspect caractéristique, qu’il convient d’avoir constamment présent à l’esprit. Au lieu de se transformer, comme les autres mouvements ouvriers, en un syndicalisme de classe, il s’intègre dans l’Etat, dont il constitue, au moins pour les trois quarts, la structure et les finalités sociales. (…) Mais l’exacte compréhension de la fonction du syndicat fasciste et de ses résultats ne peut être obtenue qu’en considérant cette union profonde de l’Etat et du Syndicat, qui réalise indubitablement une conquête politique nouvelle dans l’histoire moderne »[9] Afin de s’assurer que le syndicat aura toujours une action qui est subordonnée aux intérêts supérieurs de la Nation, deux mesures sont prises. D’une part : « La reconnaissance juridique signifie qu’un seul syndicat peut être légalement reconnu, même s’il en existe plusieurs pour la même catégorie»[10]. D’autre part les dirigeants des différentes fédérations professionnelles nationales sont désignés par l’Etat : « On a voulu ainsi soustraire les chefs des Confédérations à l’influence des secrétaires fédéraux, sur lesquels ils sont appelés à exercer une autorité de direction et de contrôle ; et on a voulu donner au gouvernement, au nom du principe hiérarchique qui préside à tout ce qui touche au régime, la possibilité d’une union étroite avec les grandes organisations du travail »[11]. Mais au-delà, sans même entrer dans la réalité cachée par la propagande, mais en restant uniquement sur ce que le livre de De Pace nous dit, on constate que les progrès obtenus le sont sous contrôle. Ainsi « Le livret de travail a été institué obligatoirement par la loi du 10 janvier 1935, n°112, afin qu’aucune catégorie n’en soit privée »[12]. Soit la réapparition d’un des principaux moyens de contrôle que la lutte du mouvement ouvrier avait réussi à abolir dès fin du 19e en Belgique. Comme déjà évoqué cette réalité est due à un système corporatif qui, discours toujours très à la mode à Droite aujourd’hui, veut étouffer les légitimes revendications des travailleurs sous prétexte d’une nécessaire unité nationale qui n’a jamais servi qu’à assoir le pouvoir des possédants. : « L’ouvrier italien est national : il a répudié, et pour toujours, l’évangile marxiste, qui voulait en faire le « frère » de l’ouvrier étranger et l’ennemi mortel de l’employeur de son propre pays (…) Salariés et employeurs vivent dans la nation et des ressources de la nation et ont, par suite, un intérêt solidaire à accroître, par le potentiel du travail, les richesse de la nation. Donc, pas de luttes entre eux, mais une collaboration constante »[13]

Une vision d’extrême droite bien présente
Plus largement, le livre permet également d’aborder des aspects plus transversaux de l’idéologie d’extrême droite. La fonction autoritaire a déjà été évoquée. On retrouve donc logiquement le refus du parlementarisme : « Il est à peine nécessaire de relever que le « Parlement » n’existe désormais que sous la forme du « parlementarisme » : nous voulons dire que les partis, les factions, les intérêts particuliers (souvent illicites) en ont fait l’instrument de leurs spéculations. Partis et affaires, sur lesquels les masses sont peu consultées, se partagent le pouvoir. Le parlementarisme est dominé, comme cela est établi chaque jour davantage, par une ploutocratie, qui tend à réfréner l’ascension des classes travailleuses »[14]. À l’inverse, la société fasciste propose un modèle complet basé sur les améliorations matérielles : « Les chômeurs des pays pauvres pensent qu’une nouvelle redistribution des terres et des matières premières serait le premier et le plus efficace facteur de travail, de pain, de bien-être pour tous. Voilà pourquoi l’Italie a donné (guerre d’Ethiopie et Sanctions, années 1935-1936) l’exemple du déplacement de la lutte des classes (nation pauvre contre nations riches) sur le plan international. (…) les ouvriers italiens ont mis ce problème à l’ordre du jour et ils ont identifié leurs intérêts particuliers avec les intérêts collectifs d’une Nation qui a besoin d’expansion pour donner du travail à ses propres enfants »[15]. Mais qui travaille également (voire surtout) sur la conquête idéologique. Ainsi avec les organisations de jeunesse : « L’œuvre Balilla ouvre aussi la voie aux formations prémilitaires et à la Milice Volontaire Fasciste. Nous avons déjà signalé comment elle sert à l’instruction professionnelle ; en général, on peut dire qu’elle est une excellente école préparant à la vie, et qui, dans son travail, participe intimement à l’âme de la nation. »[16]. L’idéologie passe aussi par le vocabulaire, comme dans cet exemple abordant le contrôle effectué sur les Italiens vivants à l’étranger particulièrement éclairant sur l’importance des mots : « Les travailleurs ont ainsi encore réalisé une conquête de signification nationale : s’ils sont toujours contraints à sortir hors des frontières, ils ne seront plus des « émigrants », mais des « Italiens à l’étranger », parce que l’Italie entend demeurer toujours en eux et avec eux. Naturellement, les organisations suivent avec soin ces travailleurs à l’étranger, qui trouvent dans les Faisceaux leurs centres de réunion et défense »[17]
Au final, la fonction du syndicalisme dans l’Italie fasciste n’est clairement plus la défense des travailleurs : « On pourra juger plus ou moins complètement atteints les buts que l’Etat fasciste se propose dans le domaine des activités syndicales et sociales ; mais nul ne pourra sérieusement nier que les travailleurs soient devenus des membres de la société nationale, dans laquelle ils voient le lien idéal et concret de leurs réalisations ; qu’ils aient changé le vieil instinct égoïste de classe contre une foi, qui en fait les meilleurs artisans de la puissance italienne. Le syndicat fasciste tourne toute son activité vers le rapprochement des distances entre les classes, ou mieux, entre les rangs sociaux. Mais il est un domaine, quoi qu’il soit peut-être le plus difficile, où les distances sont déjà effacées. C’est celui de la différence des mœurs, des habitudes, des usages et (pour dire en un seul mot), de mentalité »[18]. Et cela dans une vision nostalgique de la Rome antique, présente partout dans les écrits fascistes et qui constituait un ciment idéologique en ce qu’il était l’horizon de projection : « C’est dans les terres de l’Empire d’Ethiopie que se manifeste le plus pleinement la communion de l’esprit militaire, de la mission du travail et de la morale familiale. L’Italie est peut-être la seule nation capable de créer une milice armée du travail, c’est-à-dire d’organiser les colons et les travailleurs du nouvel empire en des formations de Milice Volontaire Fasciste. On dit qu’elle reprend ainsi la tradition des légionnaires romains (…) »[19]


[1] Le premier texte est paru dans le n°16 d’Aide Mémoire de janvier-février-mars 2001 et était intitulé Ref. L'espoir wallon. Histoire du mouvement (1995-1998).
[2] Force, joie et travail ! in A-M n°45 de juillet-août-septembre 2008
[3] Louis De Pace, Les conquêtes syndicales de l’ouvrier italien, Collection d’études syndicales et coopératives, Paris, Nouvelles éditions latines – Fernand Sorlot, 1937, 199 p.
[4] P.13
[5] Pp.33.
[6] P.111
[7] P.67
[8] P.132
[9] P.23
[10] P.50
[11] P.35
[12] P.131
[13] Pp.59-60
[14] P.25
[15] P.81
[16] P.147
[17] P.92
[18] P.153
[19] P.147

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